Le maître fondateur du Shotokan, Gichin Funakoshi, eut trois fils et une fille. Yoshitaka, dont la date de naissance varie selon les sources entre 1906 et 1909, qui reprendra l’œuvre de son père, était le plus jeune. Il s’installa avec lui au Japon, tandis que sa mère et ses frères et sœur sont toujours restés à Okinawa. Son prénom composé de deux kanjis peut se lire alternativement Gigo ou Yoshitaka, selon la manière dont on les lit. La lecture « Yoshitaka » étant la plus répandue, c’est celle que nous utiliserons.

A l’âge de 7 ans, on diagnostiqua qu’il était affecté de la tuberculose, et les médecins estimaient qu’il ne passerait pas 20 ans. Sans doute a-t-il alors décidé de s’entraîner de toutes ses forces, afin d’atteindre le plus haut niveau en Karate avant son inéluctable mort.

Il démarra son entraînement formel à 12 ans, mais avait été en contact avec le Karate bien avant cela : en effet, quand son père s’entraînait avec ses maîtres, ses fils le regardaient exécuter les kata, et les exécutaient eux-mêmes ensuite.

Funakoshi père ouvre son Dojo, le Shotokan, dans le quartier Meijuro à Tôkyô en 1936. Yoshitaka devient son premier assistant. On appelait alors Gichin Funakoshi le vieux Maître, et Yoshitaka le jeune Maître. Les deux avaient une vision très différente de l’entraînement : en effet, Gichin Funakoshi a toujours basé l’entraînement sur la pratique quasi-exclusive des kata et des bunkai, s’opposant au combat libre et à la compétition. Son fils, lui, préférait la compétition et voulait rapprocher l’esprit du Karate de celui du Kendô ou du Judô. Il est probable aujourd’hui que Gichin enseigna seul à son fils la partie guerrière du Shuri-te d’Azato et de Matsumura. Notons d’ailleurs que le style de Yoshitaka se rapprochait fortement du style de sabre Jigen-ryu pratiqué par ces deux maîtres, qui ont été contemporains de Gichin…

De 1938 à 1945, Yoshitaka fut instructeur au Dojo de son père. Il s’entraîna alors très durement pour devenir un expert dans son art. Ce fut lui qui mit en place à cette époque le système de grades s’appuyant sur les Kyu et les Dan en s’inspirant du Judô. Il travailla à développer le combat libre selon divers critères (technique, stratégie…) afin de le rendre plus efficace. A la souplesse insufflée par son père dans le Karate (rapidité d’exécution, agilité des mouvements), il ajouta la puissance (positions plus basses, permettant des attaques plus longues et plus puissantes). Il apporta pour cela des modifications aux positions et à l’amplitude des mouvements, et divers autres changements que son père n’approuva pas toujours.

Cet abaissement des positions, ainsi que l’augmentation de la longueur et de la puissance des attaques, se rapprochaient ainsi du chi-mei : le chi-mei est un principe que l’on trouve dans plusieurs arts martiaux (dont le Kendô), qui consiste à être capable de tuer en un seul coup, avec ou sans arme. On voit bien par cela que le Karate au départ était un budô à part entière et un art martial conçu pour le combat (les dérives vers un concept plus sportif ne se sont faites, comme pour les autres arts martiaux, que plus tard, à mesure qu’il se répandait dans le monde).

Yoshitaka militait pour des techniques plus puissantes et plus adaptées au combat, ainsi que pour le kumite (combat). Le développement du kumite en Shotokan a ainsi commencé par le jyu ippon kumite et plus tard par le jyu kumite.

Enfin, là où l’ancien Karate d’Okinawa insistait surtout sur les coups de poing, Yoshitaka apporta au Karate de nouveaux coups de pieds, Mawashi Geri, Yoko Geri Kekomi, Yoko Geri Keage, Fumikomi, et Ushiro Geri. Le Ura Mawashi Geri fut inventé par Sensei Kase.

Un témoignage de Taiji Kase, qui a côtoyé Yoshitaka, résume assez bien l’apport des deux maîtres au Karate d’aujourd’hui : « Quand j’ai commencé la pratique du Karate, nos seniors nous ont expliqué que Sensei Funakoshi Gichin fut le pionnier du Karate. Mais ils nous ont dit également que la grande évolution a été réalisée par son fils Yoshitaka : il cherchait la réalité, l’efficacité, si réellement les techniques fonctionnaient contre les attaques. Mais l’important à comprendre c’est que la grande évolution, du Karate que le Sensei Funakoshi Gichin amena d’Okinawa, jusqu’au Karate que faisait le Sensei Yoshitaka, fut possible grâce au concept de O-Waza (technique de longue distance) avec le maximum de puissance et de vitesse. »

On peut donc dire que si Gichin Funakoshi est à l’origine du développement et de l’expansion du Karate, c’est Yoshitaka Funakoshi qui l’a séparé de l’ancienne forme d’Okinawa en le transformant en la forme que nous connaissons aujourd’hui.

Ses élèves appréciaient ces idées et ce furent eux qui lui demandèrent d’inclure toutes ces modifications dans son enseignement.

Son entraînement intensif finit par donner à Yoshitaka une puissance physique et une rapidité incroyables. Il était considéré, et l’est encore par beaucoup, comme le meilleur karateka qui ai jamais vécu, du moins des points de vue technique et physique. De nombreux karatékas adopteront d’ailleurs son style par la suite. De nombreuses anecdotes circulent sur lui, dont une racontant qu’il lui arrivait souvent de casser en deux les makiwaras par la puissance de ses coups. On a aussi un second témoignage intéressant de Taiji Kase :

« C’était en 1944. Les entraînements pour débutants étaient généralement donnés par Sensei Hironishi. Un jour, un autre Sensei que je ne connaissais pas donna le cours. Quand je demanda qui il était, on me répondit qu’il s’agissait du jeune Sensei, le fils de Gichin Funakoshi lui-même. Lors de ce cours, il nous a entraîné à faire Mae-Geri lentement puis, sans baisser la jambe jusqu’à terre, enchaîner sur Yoko-Geri et enchaîner encore sur Mawashi-Geri. Il nous a ensuite dit « Voilà comment on le fait habituellement », et il exécuta les trois coups de pied avec une telle puissance et une telle rapidité que je me souviens encore d’avoir vu la lumière blanche du pantalon de son karategi et entendu un bruit sec comme celui d’un fouet. Nous avons tous été très impressionnés.

Nos maîtres et nos sempaï (aînés) nous racontaient que lorsque Yoshitaka exécutait un Kata, ceux qui le regardaient ressentaient une sensation particulière et terrible, celle d’un danger imminent. Ils nous disaient que cela montrait que le Kata était bien fait : il faut que les observateurs perçoivent une force : notre force intérieure et notre détermination. Si les spectateurs ne ressentent rien, le Kata est mal exécuté, ça n’est que de la gymnastique ou de la danse. »

A partir de 1940, l’entraînement se durcit énormément au Dojo Shotokan. Yoshitaka était alors chef instructeur et il était assisté des Sensei Hironishi, Uemura et Hyashi. Le Japon était un pays en guerre, et l’enseignement spirituel du Karate et des autres arts martiaux en pâtit fortement : de nombreux Dojos servaient à l’entraînement des kamikazes et de certains gradés de la Kempetai (équivalent japonais de la Gestapo). C’est d’ailleurs dans ce contexte, à partir de 1944, que Tetsuji Murakami et Taiji Kase ont commencé à pratiquer le Karate.

Gichin Funakoshi désapprouve totalement la tournure que prend le Karate et rentre en conflit avec son fils. Il décide donc en 1945, à 77 ans, de retourner à Okinawa rejoindre sa femme, laissant le Dojo à Yoshitaka.

En 1945, peu après la fin de la guerre, suites aux privations, la santé de Sensei Yoshitaka se dégrade, et il meurt de la tuberculose. Son décès prématuré ne l’a pas empêché, comme on l’a vu, d’apporter beaucoup au Karate et de lui donner la forme qu’il a aujourd’hui.